Entendre les inquiétudes, comprendre ce qui est en jeu...

Des mobilisations des jeunes aux alertes dans les entreprises, les inquiétudes s’expriment sans toujours trouver d’écho. Que nous apprennent-elles sur ce à quoi nous tenons ? Quelques pistes pour les prendre au sérieux, affiner notre lecture des crises et retrouver des possibilités d’action.
En cette période agitée, je vous propose quelques minutes de recul pour questionner certains mots qui reviennent dans les commentaires de l’actualité, histoire de partager une lecture plus apaisée… et inquiète, très inquiète. Et c'est bien le mot « inquiétude » que je souhaite interroger, ainsi que celui de « crise ».
Mon métier et mes différentes activités me permettent de rencontrer vraiment beaucoup de personnes au quotidien : des « ados », des étudiants à qui je donne quelques heures de cours à l’université, des salariés en repositionnement professionnel suite à la perte de leur emploi et surtout les managers, RH et dirigeants de différents types d’entreprise : l’inquiétude est réelle aussi, chez les uns et les autres…. On peut même transposer au pluriel et observer que LES inquiétudeS sont réelles : plurielles, multiples, additionnées les unes avec les autres…
Les jeunes manifestants évoquent aussi des inquiétudes concernant notamment le climat, les guerres, la progression des haines identitaires, l’avenir du travail avec l’intelligence artificielle, la possibilité de se soigner, de vivre dignement… : pour quelqu’un qui cherche une orientation ou commence sa vie professionnelle, ces questions sont souvent simultanées. Comment choisir un métier lorsque l’on entend qu’il pourrait disparaître ? Comment se projeter lorsque l’avenir est si souvent raconté sous la forme de ce qui nous va manquer ?
À l’inquiétude s’ajoute la crainte de ne pas être entendu ; en effet, les réponses reçues peuvent renforcer ce sentiment : « vous êtes trop pessimistes », « chaque génération a connu ses difficultés », ou encore « vous avez raison, mais nous ne pouvons pas faire grand-chose ». Face à eux, les « adultes » minimisent leur désarroi ou au contraire, le partagent vraiment, sans pour autant pouvoir apporter de réponses qui le diminueraient... Même si le dialogue intergénérationnel semble parfois complètement rompu, les inquiétudes elles sont transgénérationnelles et, puisqu’elles ne trouvent pas de lieu d’expression commune, d’examen, de discussion, elles nous enferment tous dans nos camps respectifs, camps qui se reconnaissent surtout dans la désignation de l’ennemi (ou des ennemis) à abattre… On a rarement nommé autant de bouc-émissaires…, sans preuve, et sans espoir de voir son inquiétude muter ainsi en puissance d’agir !
L’inquiétude nous dit que quelque chose compte
Nous ne nous inquiétons pas de tout avec la même intensité : ce qui nous touche dépend surtout de notre histoire, de nos attachements, de notre situation (sociale, économique, psychologique, sanitaire, …) et des personnes dont nous nous sentons responsables. Ainsi, une inquiétude nous renseigne sur ce à quoi nous tenons. Même si elle ne prouve pas que notre interprétation est juste, elle mérite sans doute davantage qu’un jugement sur notre caractère, notre âge ou notre prétendu manque de maturité… !
Hans Jonas donne une place importante à cette expérience dans Le Principe responsabilité. Avec ce qu’il appelle une « heuristique de la peur », il propose d’examiner les menaces que nos actions peuvent faire peser sur la vie future. Pour lui, imaginer ce que nous pourrions perdre aide à reconnaître ce dont nous avons à prendre soin… ce qui donne une vraie fonction pragmatique et éthique à l’anticipation du pire. Mais cela soulève aussi une difficulté : comment lui accorder assez d’attention sans laisser la peur occuper tout l’horizon ?
Je distinguerais ici trois expériences : éprouver de l’inquiétude, se préoccuper d’une situation et en prendre soin.
1. Éprouver de l'inquiétude : l'épreuve affective (le signal du corps)
Nature : L'inquiétude (in-quietudo, le trouble ou la perte du repos) est un affect passif ou réactif. C'est l'ébranlement intérieur ressenti face à une menace, une fragilité ou une incertitude.
Rôle : Elle agit comme un signal d'alarme qui a une dimension éthique : le désagrément de l'inquiétude vient révéler à la conscience la valeur de ce qui est menacé et la nécessité de le préserver.
Piège : Lorsqu'elle tourne à vide sans trouver de débouché concret, l'inquiétude se transforme en sidération, en rumination, en ressentiment ou en anxiété, enfermant le sujet dans l'impuissance.
2. Se préoccuper d'une situation : la saisie cognitive (l'orientation de l'esprit)
Nature : La préoccupation (prae-occupare, s'occuper par avance) est une attitude intellectuelle et réflexive. On quitte le simple trouble émotionnel pour problématiser la situation, enquêter et chercher à comprendre.
Rôle : On tente d’identifier les composantes de nos « terrains de vie » (pour faire un clin d’œil à la pensée de Bruno Latour) et les dépendances dont nous sommes tributaires.
Piège : Le risque majeur de la préoccupation est l'abstraction car on peut se préoccuper d'une crise globale depuis son canapé, accumuler des rapports et des indicateurs d'alerte, sans jamais modifier ses pratiques.
3. En prendre soin : l'engagement matériel et relationnel (le care incarné)
Nature : Prendre soin est un acte pratique, situé, corporel et politique, qui consiste à s'engager avec elle dans la durée pour la maintenir, la réparer ou la déployer.
Rôle : C'est le passage au faire et au « trans-faire ». Prendre soin se traduit par la création de « preuves de soin » comme l’exprime régulièrement Cynthia Fleury, l'entretien des interdépendances biologiques et sociales qui rendent un milieu habitable, et le tissage d'une entraide concrète au quotidien.
Spécificité : Le soin est ce qui convertit l'inquiétude en puissance d'agir et la préoccupation théorique en présence incarnée.
Nous pouvons passer de l’une à l’autre, mais ce passage n’a rien d’automatique. On peut être très inquiet et rester sans prise ou victime d’un sentiment d’impuissance très décourageant ; on peut aussi agir avec soin sans vivre dans une alarme permanente.
De quelle manière accueillons-nous les préoccupations des autres et les responsabilités qui nous reviennent ? Qu’est-ce que ces inquiétudes nous invitent à regarder de plus près ?

Cassandre : avertir ne suffit pas
Cassandre possède le don de prophétie, mais personne ne croit ses avertissements. Aujourd’hui, son nom sert souvent à disqualifier ceux qui annoncent le pire. Or dans le mythe, Cassandre dit vrai, et c’est bien là le drame…
Mais nous ne sommes pas Cassandre, les inquiets ne sont pas prophètes : les anticipations comportent des incertitudes, et toutes les alertes ne se valent pas. Il reste que savoir quelque chose, le croire suffisamment et en tirer des conséquences sont des opérations différentes…
Jean-Pierre Dupuy explore cette difficulté dans sa réflexion sur le « catastrophisme éclairé ». Une catastrophe peut nous paraître trop invraisemblable pour que nous agissions ; mais une fois survenue, elle semble au contraire avoir été annoncée par quantité de signes ! Dupuy propose alors de regarder notre présent depuis l’avenir catastrophique que nous voulons éviter, comme s’il avait déjà eu lieu. Ce détour exigeant vise à donner assez de réalité à la menace pour modifier nos actions présentes.
À une autre échelle, pensons à une équipe qui alerte sur sa fatigue. Les difficultés sont connues, mais il reste toujours possible de tenir quelques semaines de plus. Et soudain, quand plusieurs personnes s’arrêtent, les signes deviennent beaucoup plus évidents et « prévisibles » … mais a posteriori ! Au contraire, si le management modifie l’organisation et permet d’éviter ces arrêts, comment reconnaîtra-on ce qui a été vraiment préservé, comment saura-t-on que ce sont les actions de prévention qui ont permis de permettre la continuité de services ? L’absence de dommage ne permet pas, à elle seule, de conclure que l’alerte était inutile. Elle invite en tout cas à examiner ce qui s’est passé..., ce qui aurait pu se passer.
De quoi avons-nous besoin pour prendre un avertissement au sérieux, avant d’en avoir la confirmation par les dégâts ?
Mettre des mots précis sur ce qui arrive
Nous parlons beaucoup de crises, au point que le mot finit par désigner presque tout ce qui va mal. Distinguer crise et catastrophe peut nous aider : dans une crise, les manières habituelles de fonctionner ne suffisent plus ; une catastrophe introduit une rupture majeure, avec des destructions et des conséquences parfois irréversibles. Ces repères demandent à être éprouvés dans chaque situation.
Dans une organisation, par exemple, un retard ponctuel, des difficultés récurrentes et l’impossibilité durable d’accomplir les missions ne demandent pas les mêmes réponses. Tout appeler « crise » brouille la lecture, et continuer à parler d’un simple passage difficile peut aussi empêcher de reconnaître ce qui se dégrade. Ainsi, préciser les mots permet de distinguer des situations qui, vécues ensemble, donnent le sentiment d’un effondrement général. Les problèmes restent sérieux, mais nous pouvons commencer à repérer leurs temporalités, leurs causes et les possibilités d’intervention. Cela demande de séparer ce que nous observons, ce que nous anticipons et ce que nous redoutons : un exercice modeste, qui peut déjà modifier une conversation !
Retrouver des possibilités ensemble
Dans un article écrit en 2021, je proposais de cheminer entre avenir, devenir et souvenir pour penser le changement. Je retrouve aujourd’hui cette interrogation : comment ce qui n’est pas encore arrivé transforme-t-il déjà notre manière de vivre ?
Nos récits de l’avenir pèsent sur nos choix. Lorsque tout semble joué, l’effort peut paraître vain, et lorsque tout est présenté comme maîtrisé, les alertes deviennent gênantes. Entre ces représentations, laissons de la place pour explorer des possibilités et discuter des décisions.
C’est une part de mon travail auprès des personnes et des collectifs : créer des moments de réflexion collective et discussion pour approfondir la lecture des situations. Il s’agit de nommer les préoccupations, confronter les interprétations, préciser les désaccords, chercher ce qui peut être préservé ou transformé…
Dans un atelier-philo ou une démarche de prospective, la démarche est très concrète : on peut commencer par identifier ce qui inquiète chacun et mettre des mots sur ces inquiétudes, ensuite examiner les éléments disponibles et construire plusieurs scénarios, puis repérer des décisions utiles et les moyens de les réévaluer. Tout ne dépend pas du collectif réuni qui doit aussi apprendre à reconnaître ses limites pour mieux préciser les soutiens, les coopérations ou les arbitrages dont il a besoin.
Le fameux sentiment d’impuissance (que ressentent souvent les inquiets) peut alors devenir plus précis : nous découvrons ce sur quoi nous avons peu de prise, mais aussi des possibilités que nous ne voyions plus ! L’inquiétude a sa place dans ce travail sans devoir absolument disparaître pour que nous avancions. Et nous pouvons préserver des moments d’insouciance, de joie, de disponibilité à ce qui arrive car personne ne peut soutenir seul une vigilance de chaque instant…
Ces questions se posent aussi en période de crise en entreprise : lors d’une réorganisation qui inquiète, ou de situations tendues qui s’installent ou perdurent, lors d’alertes qui peinent à être entendues… J’accompagne les personnes et les équipes pour approfondir la lecture de ces situations, mettre en discussion ce qui fait difficulté et retrouver des possibilités d’action. Un atelier ponctuel ou une consultation individuelle peut être un premier pas pour éclairer une décision, comprendre un désaccord ou préparer un dialogue. Si vous reconnaissez là une préoccupation du moment, nous pouvons en parler !
Je poursuivrai cette réflexion dans de prochains textes sur les récits, la polarisation et les relations entre générations. Pour l’heure, une question reste ouverte : quelle place faisons-nous aux inquiétudes des autres dans les décisions qui engagent notre avenir commun ?




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