Peut-on encore s’enthousiasmer au travail ?

Dans le monde du travail, les managers et les RH s’intéressent tout particulièrement aux sujets de la motivation, de l’engagement, du sens, on évoque aussi l’inspiration. Les sciences humaines se sont donc penchées sur ces questions pour proposer un certain nombre d’éclairages. On évoque plus rarement l’enthousiasme ; même mes encyclopédies, dictionnaires et autres lexiques philosophiques ne lui accordent que peu de place. Comment l’expliquer ? L’enthousiasme traduit sans doute quelque chose de trop intense, de trop imprévisible, ou de trop vivant pour entrer facilement dans les cadres habituels du management. Ce texte se propose de le prendre au sérieux ! (et avec enthousiasme)
Une attente peu formulée
L’enthousiasme est rarement nommé dans les organisations. On lui préfère des termes plus maîtrisables : motivation, implication, adhésion, mobilisation, engagement : ces mots ont l’avantage d’être plus compatibles avec les outils de pilotage, les entretiens, ou les diagnostics et les plans d’action.
Et pourtant, l’enthousiasme est bien là, implicitement, dans de nombreuses attentes ; en effet, on espère des personnes qu’elles aient envie, qu’elles embarquent, qu’elles portent des projets, qu’elles donnent de l’énergie, et qu’elles ne se contentent pas d’exécuter. Même si on n’utilise pas explicitement le mot, on attend souvent quelque chose qui lui ressemble. Ce paradoxe nous invite donc à examiner cette attitude, qui se caractérise par une intensité plus incarnée, et peut-être plus fragile aussi (car on ne peut être enthousiaste 24h/24) et sans doute moins pilotable.
L’enthousiasme ne se décrète pas
L’enthousiasme n’est pas une simple opinion positive sur ce que l’on fait, il ne se réduit pas non plus à un état d’esprit agréable ; il semble revêtir une dimension physique très nette car il engage le corps, l’élan, la présence, la disponibilité ; il se sent, se ressent, et il est directement observable, parfois communicatif. Il se remarque dans la manière de parler, de se lancer dans une tâche, de se tenir dans une discussion, ou encore de répondre à ce qui arrive.
On peut apprécier certaines dimensions de son travail sans être enthousiaste. On peut aussi, à l’inverse, être concentré sur une activité difficile, exigeante, parfois même inconfortable avec enthousiasme ce qui signifie qu’il ne coïncide pas avec le confort.
L’étymologie grecque du mot le suggère : en-theos, qu'on peut traduire par « avoir le dieu en soi ». Le mot « Dieu » n’est pas à envisager au sens religieux strict, bien sûr ; ce qui est sous-entendu, c’est qu’il y a là quelque chose qui nous habite, nous soulève, nous arrache à l’inertie ordinaire. Ainsi, on ne décrète pas l'enthousiasme : personne ne pourra vous obliger à être enthousiaste si l’activité qui vous est proposée ne vous intéresse pas, même si vos interlocuteurs tentent de vous convaincre avec beaucoup de fougue. On peut demander un effort, une discipline, une implication, une tenue professionnelle, mais l’enthousiasme ne répond pas si facilement à l’injonction.
On peut motiver, plaire, inspirer sans nécessairement enthousiasmer
Cette résistance oblige à distinguer l’enthousiasme d’autres notions proches.
La motivation, d’abord qui peut être soutenue, analysée, travaillée et pour laquelle on peut identifier des freins, des moteurs, des leviers. On peut même agir sur certaines conditions qui la renforcent ou l’affaiblissent, c’est pourquoi les professionnels RH et les managers sont (plus ou moins) à l’aise avec cela.
Le plaisir, se confond plus facilement avec l’enthousiasme. On peut prendre plaisir à travailler dans un cadre agréable, avec des collègues appréciés, sur des missions intéressantes, sans pour autant faire l’expérience d’un véritable enthousiasme. Le plaisir relève souvent de l’agrément, de la satisfaction, du goût alors que l’enthousiasme est plus orienté, plus dynamique, parfois plus intense.
L’inspiration, à la mode notamment sur les réseaux sociaux et très reliée à la dynamique d’influence, peut être confondue aussi avec l’enthousiasme. On peut être inspiré par une personne, par une vision, par un discours qu’on va admirer, trouver juste, trouver beau. Or cela ne suffit pas toujours à mettre en mouvement. Entre inspirer et enthousiasmer, on peut discerner une différence qui ressemble à celle qui existe entre parler à l’intelligence d’un côté, et faire résonner quelque chose dans l’expérience même du travail de l’autre.
Le travail comme une forme de réponse
L’enthousiasme ressemble moins à une activation intérieure qu’à une expérience de réponse. Quelque chose, dans le travail, nous touche, nous appelle, nous atteint d’une certaine façon, nous appelle à répondre, et donc à se sentir responsable (répondre et responsable sont de la même famille) ; il peut s’agir d’une tâche, d’une délégation, ou d’un problème à résoudre, une relation, une idée, une matière, une œuvre commune. Il ne s’agit pas seulement d’aimer ce que l’on fait, mais de se sentir concerné par cela d’une manière suffisamment forte pour être mis en mouvement.
Hartmut Rosa aide à nommer cette expérience avec la notion de résonance : certaines choses comptent parce qu’elles ne nous laissent à distance de ce qui se passe : elles nous mettent en vibration, elles créent un lien vivant entre nous et le monde.

Sous cet angle, la question de savoir ce qui nous motive n’est pas suffisante, car il s’agit plutôt de comprendre ce qui, dans le travail réel, a encore le pouvoir de nous atteindre autrement que sous la forme de l’urgence, de la contrainte ou de la stimulation… C’est pourquoi l’enthousiasme relève sans doute moins d’un levier managérial que de cette résonance-là.
La place du corps
La confusion entre plaisir et enthousiasme n’est pas anodine et se retrouve dans de nombreux discours contemporains sur le travail. On imagine parfois qu’un travail agréable, convivial, confortable, dans une bonne ambiance, devrait naturellement produire de l’enthousiasme. Or on ne peut que constater que dans la réalité, les choses sont plus compliquées.
Il existe des plaisirs professionnels tout à fait réels : le plaisir de bien faire, celui d’apprendre, de transmettre, de résoudre, de créer, d’être avec d’autres, d’achever une tâche difficile. Mais l’enthousiasme ne semble pas se réduire à cela. Il y a en lui quelque chose de plus intense, de plus entier, qui engage non seulement le goût mais le rapport global à l’activité.
C’est aussi pourquoi le corps ne peut pas être laissé de côté. Un environnement de travail peut très bien solliciter les personnes intellectuellement tout en les fatiguant physiquement, mentalement ou nerveusement. Il peut créer de la confusion entre remplir et nourrir, entre courir et progresser : l’enthousiasme ne peut apparaître sans cette forme de lien fertile où le travail sème quelques graines en nous dont certaines germeront et nous feront nous sentir utiles ou libres…
Le corps sait souvent avant les discours si quelque chose résonne ou non : il sait quand une activité est simplement stimulante, et quand elle devient réellement incarnée.
Enthousiasme et lucidité
Reste une difficulté non négligeable : quel rapport l’enthousiasme entretient-il avec la lucidité ?
Faut-il être lucide pour s’enthousiasmer ? Ou bien l’enthousiasme nous rend-il plus lucides en nous rendant plus présents, plus attentifs, plus concernés ?
Il serait naïf de faire l’éloge d’un enthousiasme sans discernement, qui simplifie, exalte, mobilise sans voir, et finit par confondre intensité et justesse. Mais il serait tout aussi réducteur de croire que seule une lucidité parfaitement élaborée pourrait ouvrir à l’enthousiasme. Il arrive aussi que l’enthousiasme précède l’analyse, qu’il éveille une attention nouvelle, ou bien qu’il ouvre de nouvelles perspectives.
Il n’y a sans doute pas de réponse définitive car on ne peut considérer l’enthousiasme ni comme pure clairvoyance, ni comme de l’aveuglement naïf. Il désigne surtout une intensité qui peut, selon les cas, ouvrir le regard ou le troubler, soutenir le courage ou nourrir l’emportement, voire l’exaltation.
Dans le monde du travail, cette ambivalence devrait nous rendre prudents, car il ne suffit pas de mobiliser fortement pour mettre en mouvement de manière juste.
Entre Apollon et Dionysos
Nietzsche peut ici aussi nous aider à penser l’enthousiasme ; avec lui, on comprend que la vie humaine ne tient ni dans le seul ordre, ni dans le seul débordement : elle a besoin de forme et d’élan, ou dans ses termes , d’« apollinien » et de « dionysiaque ».
Du côté d’Apollon, il y a la clarté, la mesure, l’organisation, la capacité à rendre le monde lisible et habitable. Du côté de Dionysos, il y a l’intensité, le mouvement, la puissance de vie, ce qui nous arrache à la pure inertie.
Le travail souffre probablement lorsqu’il sacrifie entièrement l’un à l’autre. Trop d’apollinien, et il se dessèche en procédures, indicateurs, conformité, maîtrise sans souffle. Trop de dionysiaque, et il se perd dans l’agitation, l’ivresse du changement permanent, la surchauffe érigée en culture.
Je propose l’hypothèse que l’enthousiasme naît dans une forme d’équilibre entre les deux : assez de forme pour ne pas se dissoudre, assez d’élan pour ne pas se dessécher.

La belle humeur n’est pas l’euphorie
Nietzsche évoque plus précisément la « Heiterkeit », cette « belle humeur » qui n’est pas à confondre avec une forme d’euphorie forcée.
Il ne s’agit ni de l’optimisme d’affichage, ni de l’exaltation parfois agaçante, ni de la bonne humeur affichée comme une compétence relationnelle de plus (ou une « softskill » comme on dit aujourd’hui). Considérons-la comme une espèce légèreté qui a de la profondeur : une manière de respirer dans ce que l’on fait, de dialoguer de manière concernée avec le réel, une forme de danse…
Au travail, l’enthousiasme n’a pas toujours le visage du débordement visible et peut aussi prendre celui d’une joie calme, d’une disponibilité, d’un rapport concentré, attentif et non accablé à l’activité.
Cette nuance paraît importante pour ne pas confondre vie et agitation, intensité et surexcitation, ou même dynamisme et précipitation. En effet, ce qui rend vivant n’est pas toujours ce qui est le plus ostensiblement voyant.
Leçon venue de la musique
Un petit détour par la musique éclaire bien cette différence. Nietzsche la prend très au sérieux parce qu’elle révèle quelque chose de notre rapport à la vie. Certaines musiques excitent, d’autres recentrent, et d’autres encore intensifient notre présence ou nous agitent quelque peu ; en fait, elles ne provoquent pas qu’une forme de divertissement mais peuvent modifier notre manière d’être là, d'être présent.
La distinction vaut peut-être aussi pour le travail. Certaines organisations stimulent beaucoup, sollicitent sans cesse, activent, accélèrent, multiplient les projets, les signaux, les objectifs, les réunions, les dispositifs. Mais nous rendent-elles pour autant plus vivants ?
Ainsi, l’enthousiasme ne se réduit pas à de la stimulation mais il relève davantage d’une intensification de notre rapport au monde qui se caractérise par un sentiment plus dense de présence, d’accord, de réponse, de responsabilité donc…, même si tout ce qui capte l’attention ne nourrit pas nécessairement cet élan.
Non pas tout aimer, mais voir s’il reste du désir
Clément Rosset, par un autre chemin, aide lui aussi à nourrir cette réflexion.
L’important n’est pas de savoir si tout nous plaît. Le travail ne peut pas être en permanence agréable, harmonieux, gratifiant, parfaitement « aligné » avec nos aspirations. Mais qu’en est-il de la place du désir ?
Clément Rosset rappelle que le désir est un signe de vitalité : là où il s’éteint, quelque chose de notre rapport vivant au réel se retire. Ce regard invite à sortir d’une alternative pauvre entre satisfaction et souffrance, ou entre adhésion et rejet. En effet, le problème n’est pas seulement de savoir si les personnes tiennent, si elles adhèrent, si elles sont globalement satisfaites : on peut aussi se demander s’il reste de la curiosité, de la surprise, une capacité d’être concerné, touché, réveillé par ce que l’on fait.
Sous cet angle, l’enthousiasme n’est pas un supplément d’âme mais un véritable indicateur, certes discret, du caractère plus ou moins vivant du lien entre une personne, son activité, les autres et le monde auquel elle contribue.
Une injonction de plus ?
C’est pourquoi soyons prudents avant de déplorer un « manque d’enthousiasme et intéressons-nous à la signification de ce constat : parle-t-on d’un défaut de comportement, d’une fatigue visible, d’un manque d’implication, d’une trop grande discrétion ? En fait, c’est peut-être le signe que quelque chose ne résonne plus, que le sens se brouille, que les discours ne touchent plus, que notre relation avec notre travail se fait plus distante ?
On n’exige pas l’enthousiasme comme je l’écrivais plus haut ; en revanche, on peut créer des conditions qui l’étouffent : morcellement des tâches, inflation des discours abstraits, disjonction entre les mots et l’expérience, surcharge chronique, appauvrissement du rapport concret au travail, réduction de toute intensité à de la performance mesurable. Le problème est que ces conditions ne « démotivent » pas seulement, elles assèchent aussi les conditions de possibilité de l’enthousiasme.
Ne pas se retirer entièrement de la vie
Pour élargir encore la question, et sans doute la déplacer au-delà du seul cadre professionnel, j’ai été conduite vers une figure que je viens tout juste de découvrir : Etty Hillesum, jeune femme juive néerlandaise morte à Auschwitz en 1943, dont les journaux et les lettres surprennent par leur intensité spirituelle et leur fidélité à la vie au cœur même de la catastrophe. (clin d'oeil à Laurence de Philomobile qui a organisé ce stage philo sur cette autrice il y a quelques jours !)
Il ne s’agit évidemment pas de comparer les réalités professionnelles à des situations tragiques qui n’ont rien de comparable, ce qui serait absurde et déplacé, mais sa lecture aide à penser que l’élan vital ne dépend pas uniquement d’un contexte favorable. Quand elle proclame partir à Auschwitz « en chantant », il ne s’agit ni d’optimisme ni de déni mais d’une fidélité à la vie et une manière de ne pas s’en retirer intérieurement, et surtout de ne pas laisser les circonstances décider seules de la qualité du rapport au monde. Les discussions que j’ai actuellement avec des amis ou connaissances présentes dans des pays bombardés au quotidien traduisent aussi cette attitude : alors que je m’inquiète pour eux, je relève chez eux une réelle force et une détermination qui nourrissent leur engagement vis-à-vis de leur pays et de leurs proches... et les protègent du désespoir.
Tout cela pour rappeler que l’enthousiasme n’est pas réductible à l’ambiance, au confort, au plaisir ou à la récompense. Il peut aussi désigner une attitude, une manière de ne pas consentir entièrement à l’appauvrissement intérieur.
(NB : une série sera prochainement diffusée sur Arte pour retracer la vie d'Etty Hillesum)

Créer des conditions de l’enthousiasme ?
Le travail n’a pas à tout porter, et il ne peut fournir à lui seul toutes les raisons de vivre. Evitons d’en attendre un accomplissement intégral, tout comme de le réduire à un simple lieu d’exécution mécanique de tâches.
Je souhaite plutôt vous poser une question : qu’est-ce qui, dans le travail réel, permet encore à la résonance, au désir, à la présence, à l’enthousiasme d’exister ? Le rôle des organisations n’est certainement pas de produire artificiellement de l’enthousiasme, mais d’éviter de détruire les conditions de sa possibilité. Cela oblige à regarder autrement les corps fatigués, les discours creux, les tâches morcelées, les rythmes impossibles, les environnements trop saturés pour laisser place à une expérience vivante du travail.
On peut motiver, chercher à inspirer et même soutenir l’engagement mais on ne transmet pas l’enthousiasme par le biais d’outils de communication…puisqu’il est propre au rapport au monde de chacun, à sa faculté de désirer…
En conclusion
Finalement, on comprend que l’enthousiasme n’est pas ce qu’on affiche, ni ce qu’on décrète mais davantage un élan à la fois corporel, sensible et orienté qui naît lorsqu’une activité, une rencontre ou une idée entre suffisamment en résonance avec nous pour nous mettre vraiment en mouvement…
Quelques lectures m’accompagnent pour prolonger cette réflexion: Hartmut Rosa pour penser la résonance, Nietzsche pour la belle humeur, l’équilibre entre élan et forme, et la musique, Clément Rosset pour la place du désir dans notre rapport au réel, Etty Hillesum pour cette fidélité à la vie qui ne se confond ni avec l’optimisme ni avec la résignation. On aurait pu citer Spinoza et sa conception de la joie... on en reparlera.
Mais aucune de ces lectures n’a vocation à clore la question. Car finalement, que demandons-nous vraiment lorsque nous réclamons de l’enthousiasme (à soi ou aux autres) ?
Vous êtes arrivé(e) jusqu’ici ??? Merci et bravo 😊 Pour ceux qui veulent en discuter en équipe, je vous propose des séances collectives, et pour ceux qui s’interrogent de manière plus personnelle, les consultations individuelles sont très adaptées ! (vous pouvez utiliser la messagerie ici ou les commentaires)
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Cet article est aussi le fruit du brunch philo que j'ai animé le 14 mars pour Paddock Academy qui publiera prochainement un aperçu des discussions ! Un grand merci à tous les participants enthousiastes.




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