Que valent nos intuitions ?
Crise, imprévisibilité, incertitude : ces mots prennent progressivement de plus en plus de place dans nos discours et nos discussions. La succession des canicules actuelles ou les conflits géopolitiques nous abreuvent actuellement en surprises et nourrissent notre sentiment d’impuissance… Les données n'ont jamais été aussi nombreuses, permettant de construire des tableaux de bord sophistiqués et des outils d'aide à la décision performants. Cela n'empêche pas qu'il nous arrive souvent d'avoir le sentiment que quelque chose nous échappe, et cela dans différentes sphères de notre quotidien. Face à un enfant qui ne trouve pas les mots, à une équipe qui semble se désengager, à des difficultés qui bousculent nos certitudes ou à des avenirs encore invisibles, l'analyse ne suffit pas toujours.
Dans les lignes qui suivent, je vous propose d’examiner le rôle de l'intuition dans nos efforts pour mieux connaître le monde et tenter de le transformer...
L’intuition, un mot difficile à définir
Alors que certains prétendent fièrement qu’ils « fonctionnent beaucoup à l'intuition », d’autres affirment qu’ils « préfèrent s’appuyer sur les faits » comme si on pouvait séparer les intuitifs d'un côté et les rationnels de l'autre. Or parlons-nous réellement de la même chose lorsque nous parlons d'intuition ?
En effet, derrière ce mot se cachent des expériences très différentes : est-ce cette petite voix intérieure qui nous souffle qu'une décision n'est pas la bonne ? Est-ce plutôt une émotion, une peur, une habitude forgée par des années d'expérience, une capacité à lire les expressions d'un visage ou les silences d'une équipe, ou même une forme de sixième sens qui nous permettrait d'accéder à des informations invisibles ?
Dès l’école et ensuite dans nos formations, nous avons appris à analyser, et aussi à mesurer, comparer, viser l’objectivité ; cela a produit des avancées considérables : les données éclairent nos décisions, les indicateurs permettent de repérer des tendances et d'anticiper au mieux certaines évolutions ou transformations. Mais ne perdons-nous pas quelque chose lorsque nous ne faisons confiance qu'à ce qui peut être mesuré ?
Cette question dépasse largement le monde de l'entreprise : un parent sait parfois que son enfant ou adolescent ne va pas bien avant que celui-ci soit capable de mettre des mots sur son malaise ; de même, un soignant expérimenté perçoit qu'une personne âgée se dégrade alors que les examens ne montrent encore rien d'inquiétant. En entreprise, un manager sent qu'une équipe se fragilise alors que les objectifs sont atteints et que les indicateurs restent au vert. Doit-on y voir de la magie ou une certaine capacité à percevoir un mouvement avant qu'il ne devienne entièrement visible…
Bergson : une autre manière de comprendre l'intuition
Lire Henri Bergson peut aider à sortir d’une opposition un peu stérile entre intuition et raison. Pour lui, l'intuition n'est pas le contraire de l'intelligence, elle est une autre manière de connaître.
Bergson définit l'intelligence comme une faculté pratique qui découpe le réel en segments statiques pour mieux l'analyser, à l'image d’un recruteur lorsqu'il fragmente la personnalité complexe d'un candidat en une grille de compétences techniques et de scores chiffrés, ou à l'image aussi d'un passionné qui démonte un mécanisme en pièces détachées pour le rendre techniquement maîtrisable. À l'inverse, l'intuition est la capacité de connaître une situation « de l'intérieur », en la ressentant directement sans la déformer par des concepts ou des mots. Il illustre cette distinction par la musique : si l'intelligence fragmente une mélodie en notes isolées, l'intuition en saisit l'unité indivisible et le flux continu, ce qu'il appelle la durée.
Pour un manager ou un RH, l'intelligence est indispensable pour démonter un mécanisme complexe, mais seule l'intuition permet de coïncider avec la réalité vivante et mouvante d'un projet. Cultiver cette approche permet de dépasser les automatismes habituels pour prendre des décisions qui épousent véritablement le mouvement de l'action en cours. Bergson nous dit que « l’intelligence est caractérisée par une incompréhension naturelle de la vie ».
L’intuition désigne quelque chose comme un « supplément d'âme » nécessaire à la décision, mais Bergson reconnait aussi que personne ne peut définir ce mot de manière universelle car sa saisie exige de dépasser l'analyse logique pour « sympathiser » avec la réalité mouvante. Et surtout, elle représente aussi un effort, qui vise une forme d’absolu. « Nous appelons […] intuition la sympathie par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et par conséquent d’inexprimable.» Cette idée d'effort permet de ne pas confondre intuition et instinct... Bergson assimile d'ailleurs l'intuition à un instinct réfléchi.
Le corps sait parfois avant que les mots n'arrivent
Cette manière de penser réhabilite aussi une autre dimension que nous avons parfois reléguée au second plan, à savoir le corps. Inutile de rappeler que notre culture valorise la tête, et valorise la réflexion, l'analyse, la cognition, la raison…, et plus rarement ce que le corps perçoit.
Pourtant, chacun peut vivre ce type d’expérience : entrer dans une pièce et sentir immédiatement de la tension sans savoir encore l'expliquer, ou éprouver une confiance spontanée envers une personne avant même de pouvoir justifier cette impression… Nous avons tendance à considérer ces expériences avec méfiance ou tout au moins avec prudence, comme si le corps était nécessairement moins fiable que l'esprit.
Bergson nous invite à considérer que le corps est aussi une mémoire. Le pianiste virtuose ne réfléchit pas à chacun des mouvements de ses doigts, et le sportif de haut niveau n'analyse pas consciemment chaque geste avant de mettre un dunk ou de tirer en pleine lucarne. L'expérience est devenue une manière de répondre aux situations avec son corps ; cette mémoire incorporée permet parfois de reconnaître une situation avant même que l'intelligence n'ait terminé son analyse. C’est ce qu’il désigne aussi par la dénomination « mémoire habitude ». Plutôt que de stocker les souvenirs, le cerveau agit comme une espèce de centrale qui sélectionne et aiguille des souvenirs vers le présent, il sert d'outil pour s'insérer dans le monde et ne produit aucune représentation ou image du présent par lui-même.
...Mais cela ne signifie pas pour autant qu'elle soit toujours juste
À ce stade, il serait tentant de conclure que nous devrions faire davantage confiance à notre intuition. Mais d’autres lectures de l'intuition sont venues profondément questionner cette réhabilitation. Les travaux du psychologue Daniel Kahneman notamment montrent que notre pensée rapide est traversée de nombreux biais. Nous interprétons parfois les situations à partir de ce que nous avons envie d'y voir, et nous cherchons spontanément les informations qui confirment nos hypothèses, et nous nous racontons des histoires cohérentes à partir de quelques indices seulement. Ce qu’il souligne aussi est que nous avons souvent une très grande confiance dans nos intuitions... précisément lorsqu'elles sont fausses !
Faut-il alors choisir entre Bergson et Kahneman, ou les envisager comme complémentaires ?
D'un côté Bergson cherche à comprendre comment nous entrons en relation avec le vivant, avec ce qui est en train de se transformer, et de l'autre Kahneman étudie les erreurs de jugement que nous commettons lorsque nous devons décider. Ainsi le premier nous rappelle que tout n'est pas réductible à l'analyse et le second nous invite à rester modestes face à nos propres certitudes…
Ainsi, ces deux conception esquissent une exigence assez analogue qui consiste à cultiver l’humilité, avec une intuition suffisamment éduquée pour accepter d'être questionnée…
Même si l'intuition vise l’absolu, elle n'est pas une vérité, elle permet de donner des élans ou directions à la pensée, et d’envisager des hypothèses que le réel viendra tantôt confirmer, tantôt démentir.
Ainsi, peut-on éduquer notre intuition ? Elle évoque quelque chose comme un éclair, une fulgurance, une évidence ou même un regain d’énergie ; or aucune intuition n'apparaît dans le vide, elle est souvent le fruit invisible de milliers d'expériences, de rencontres, d'erreurs, d'observations qui ont progressivement façonné notre manière d'être attentifs à notre environnement.
Avec le temps, nous apprenons progressivement (avec un peu/beaucoup de volonté et d’effort, certes…) à distinguer ce qui relevait d'une véritable perception de ce qui n'était qu'une projection de nos peurs ou de nos désirs.
L'imagination n'est pas le contraire du réel
Cette réflexion m'a également conduite à revenir sur une faculté souvent mal comprise et qui peine à se faire de la place dans nos environnements professionnels : l'imagination. En effet, imaginer est parfois assimilé à rêver, à manquer de réalisme ou à quitter le terrain des faits.
Or, lorsque nous menons un travail de prospective, personne ne cherche à prédire l'avenir comme une voyante ; il s'agit plutôt de rendre visibles plusieurs futurs possibles afin de mieux choisir, aujourd'hui, l'avenir que nous souhaitons construire... ou celui que nous voulons éviter. L'imagination devient alors une manière très sérieuse d'explorer le réel, sans pour autant s’opposer à la raison tout en ouvrant des possibilités qu'elle n'aurait pas spontanément envisagées.
Je rencontre vraiment beaucoup de personnes qui aspirent à transformer leur organisation, leur métier ou leur territoire, sans savoir où, comment et avec qui imaginer collectivement ces futurs, un peu comme si nous avions fini par croire que seuls les faits méritaient notre attention… Or l'histoire est pleine d'événements qui semblaient impossibles... jusqu'au jour où ils sont devenus notre quotidien (la succession actuelle d’épisodes de canicule l’illustre bien…). L'imagination nous aide précisément à prendre au sérieux ce qui n'existe pas encore.
Pour faire le lien avec l’intuition, observons que l'imagination agit comme une « répétition mentale » de l'action qui permet de simuler des hypothèses sans risque, nourrissant ainsi l'intuition par l'exploration de possibles. Elle offre un support sensible qui permet à l'intuition de rejoindre l'analyse pour construire des scénarios prospectifs et naviguer face à l'incertitude. Ainsi, l'intuition peut même être vue comme une forme embryonnaire et condensée de pensée qui se déploie à travers l'imagination pour éclairer et guider le choix présent
Entrer en résonance plutôt que chercher à tout maîtriser
Cette idée rejoint aussi la pensée du sociologue Hartmut Rosa qui critique notre tendance à rendre le monde toujours plus disponible en mesurant, on calculant, on prévoyant, on contrôleant, bref en « gérant »…. pour se rassurer, logiquement… Mais quelques limites s’affirment pourtant : le monde résiste !
La résonance est une relation de réciprocité où le monde et la personne entrent en écho, permettant à l'individu de se sentir véritablement « chez soi » dans une réalité qui lui répond. Elle repose sur une part d'indisponibilité, car on ne peut ni l'acheter ni la forcer : on peut payer un voyage pour un safari, mais on ne peut pas acheter le lien émotionnel avec l'animal. Comme l'intuition bergsonienne, elle refuse le découpage analytique et froid du réel pour privilégier une saisie globale et vivante d'une situation « de l'intérieur ». Par exemple, un artisan qui façonne de la matière (aliments, bois, ...) ou un spectateur transporté par une pièce de théâtre ou une symphonie vivent à la fois un moment d'intuition et de résonance avec leur environnement. La résonance dispose aussi d'un caractère transformateur : être en résonance avec une œuvre d'art ou un ami implique d'accepter d'être dérangé dans ses habitudes et d'être modifié par cette rencontre.
Cette idée pourrait aussi éclairer l'intuition pour la comparer aussi à une manière particulière d'être disponible à ce qui cherche encore à émerger… Là où l'intuition nous insère dans le flux de la durée, la résonance nous ouvre à une forme de coprésence, cet instant où le passé, le présent et le futur s'unissent pour donner une profondeur nouvelle à notre lien au monde !
Les organisations ont peut-être besoin d'une écologie du jugement
À mesure que les organisations deviennent plus complexes, on a la tentation de croire que chaque difficulté trouvera sa solution dans de grandes sommes de datas, d'indicateurs et d'algorithmes, outils très précieux qui ne suffisent pas toujours à comprendre les transformations en cours ou même autrui…
Aucun tableau de bord ne dira exactement ce qu'un enfant n'arrive pas encore à exprimer, aucun indicateur ne remplacera entièrement l'attention d'un proche auprès d'une personne devenue dépendante, aucune intelligence artificielle ne pourra décider, à notre place, de l'avenir que nous souhaitons construire....
Ces situations supposent avant tout de l'écoute, de la patience, de l'imagination ainsi qu’une réelle capacité à entrer en relation, ce qui suppose sans doute une nouvelle écologie de notre jugement car il existe finalement de multiples manières de comprendre le vivant. Qu’est-ce qui rend un bon jugement possible, qu’est-ce qui le rend plus fragile, plus ou moins fiable... ?
Conclusion
À vouloir trop analyser, nous avons souvent oublié d'observer, d’écouter, d’imaginer…, nous y avons même parfois renoncé.
Loin de célébrer les décisions prises « au feeling » ou de disqualifier la rigueur de l'analyse, la réhabilitation de l’intuition nous invite à reconnaître que nous ne connaissons jamais le monde avec notre seul cerveau.
Nous le connaissons aussi :
avec notre corps, façonné par l'expérience
avec notre imagination, qui explore des possibles encore invisibles
avec nos relations, qui nous révèlent ce qui peut difficilement se mesurer
avec le temps, qui affine nos perceptions autant qu'il corrige nos illusions et ... nos certitudes
Comment éduquer notre manière d’exister pour mieux percevoir ce qui est déjà en mouvement ou en train de naître, sans cesser pour autant d'exercer notre esprit critique ?
Et quelques questions pour penser le management :
À partir de quand avez-vous le sentiment de bien connaître un collaborateur ?
À quoi reconnaissez-vous qu'une intuition mérite d'être prise au sérieux ?
Peut-on agir sans chercher à tout prévoir ?
Que se passe-t-il dans une équipe lorsque « quelque chose prend » ?
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